mardi 29 mai 2012

Une boule à neige

Aujourd'hui, je suis allé acheter une belle floraison; pas cher: 144 millions.
Constamment déçu, je suis ensuite allé me moucher dans cette belle pelouse toute neuve.
Pour un peu, par la forme générale et les dimensions, on dirait une boule à neige, mais c'est déjà ça. Dans un sens même sa petitesse a une sorte de charme intime qu'on trouverait difficilement dans de vrais jardins pour leur part vraiment hors de prix. En outre, dans un autre sens, en la retournant doucement selon un angle doux, mais presqu'à la verticale, lentement, alors elle paraissait beaucoup plus vaste. Trop vaste même, immense. Elle est imparfaite sous tous ses angles, et ses défauts ressortent en chiasmes tout le long de sa surface, s'entremêlent comme les fils des arabesques.
  Et ces défauts (assortiments: moisissures, pourriture, béton, acier, bactéries, pandémies, famine, guerre, et même quelques points de parfaite stérilité) étaient devenus le principal argument de vente. La publicité appelait ça "effet toile d'araignée", car la toile d'araignée par un contre-coup des plus efficaces évoquait le ciel nocturne et ses invisibles constellations. Pour une certaine classe d'érudits (ou de pédants) on appelait ça "romantique"; pour une autre on appelait ça "gothic". Dire qu'il suffit que personne ne veut que ça revienne au même pour qu'en effet il n'y ait rien de commun entre ces deux mondes miniatures.

samedi 26 mai 2012

C'est exactement ça: des souris qui cherchent le fromage dans le labyrinthe. Pourquoi n'avons-nous pas créé le monde dans lequel nous vivons? Ou plutôt avec quelle frénésie ne cherche-t-on pas à construire un monde autour de soi! Inutile de rappeler qu'autrefois les dieux ont succédé à ceux qui les avaient créés, qu'on trouve encore parmi le paysage les débris couverts de végétation de leur présence disparue: des balançoires arachnéennes, rouges de rouille, des balles grosses comme des montagnes et dont le plastique résonne lugubrement au soleil; inutile de rappeler qu'après vinrent nos ancêtres, qui parsemèrent le désert de gigantesques babylones de sable, et que nous sommes les restes malpropres de leur engeance maudite, qui grouillons parmi ces ruines abandonnées.

mardi 22 mai 2012

Une invasion barbare

Parfois le monde se contente de vivoter sans se préoccuper plus que ça de boucher les trous plutôt que de passer l'éternité à écoper. D'autres fois il se détraque et dans la fièvre, sue de tous ses pores des monstres. Voici un de ces systèmes bizarres: la population d'un royaume cherche à repousser l'invasion que pousse une horde barbare. Ils ont tout essayé: mort-aux-rats, pièges, alliances avec des puissances étrangères. Rien n'a pu les sauver et une grande partie du royaume est sous la botte du terrifiant vainqueur. Celui-ci, en nombre, assiège le château et il paraîtrait presque mesquin de résister. Si on jette des pierres en contrebas, sur leurs minuscules silhouettes noires informes, celles-ci s'applatissent et aussitôt d'autres sortent du sol et remplacent ce qu'on hésite même à appeler des "morts". La porte est sur le point de céder à leurs petits coups de griffes répétés. Les sujets ont alors résolu de changer de dieux: ils ont choisi des pancakes énormes, plus grands qu'un homme en taille, et ronds. Ils ont disposé ces idoles dans la grande salle et sont partis se retrancher dans les salles voisines, et c'est tout juste si un vieillard rétrograde s'indigne et exige qu'on défende encore la porte. Ainsi qu'on pouvait le prévoir, les barbares ont enfoncé facilement celle-ci et se sont déversés dans la grande salle. Ils y ont trouvé les pancakes. Les voilà à donner dans les flancs des idoles des coups de leurs armes, comme simplement pour ravager, comme c'est tout ce qu'ils savent faire; mais avec une sorte d'incompréhensible retenue. Des blessures en étoiles surgissent alors des rais de lumière aveuglante, puis de longs filins noirs et musculeux en surgissent et attrapent chacun des barbaresdans la salle qui est bientôt déserte;les pancakes, après avoir fait ce qui ne devait même pas être des prisonniers, mais des victuailles, les ont avalés tout aussi rapidement. Le château est sauvé.
   On les voit passer l'un après l'autre, sur une route de campagne humide; ils n'ont plus cet aspect d'insecte qu'ils avaient tant qu'ils nous envahissaient, ce sont maintenant des gaillards athlétiques, des Numides, des Vikings; pourtant en les voyant, chacun d'eux, je ne peux m'empêcher d'éclater de rire.

mercredi 18 avril 2012

La cité moderne est une termitière d'ours. Bien trouvé comme formule, vous ne trouvez pas?

mardi 3 avril 2012

La décimation

Idée du sacrifice de nombreux citoyens, d'allure aléatoire mais clairement dirigé contre les membres d'un ancien clan vaincu; toute la tribu est alignée, dans des boxes, de dos. Dans cette position, ils attendent le sacrificateur. Celui-ci passe derrière chacun, hommes, femmes, enfants, vieillards, armé d'un harpon à la lame recourbée en crochet avec lequel il frappe les victimes choisies par-devant, juste sous l'épaule gauche, et les renverse sur le dos de son côté. Les victimes saignent, geignent, remuent un moment et se taisent. Le sacrifice alors a-t-il eu lieu ou n'est-ce que le douloureux moment du choix des victimes?
   A l'armée la même méthode est employée pour une raison inconnue. Le caporal a réveillé les soldats et fait se lever tous, alignés de dos dans l'ouverture des chambres dont les murs sont si bas que toutes les têtes et les épaules dépassent. Celui-là n'est au courant de rien. Alors peut-être que les autres savent pour quel sort ou quelle tâche on va choisir parmi eux un homme sur dix. Nerveux, le soldat regarde autour de lui et s'aperçoit que tout le monde est en train d'enfiler une curieuse sorte de harnais; des bandes de cuir maintiennent collée juste sous l'épaule gauche une large plaque de caoutchouc, par-devant.
"Pourquoi vous mettez-vous ces harnais?" "Tu ne sais pas? Tu vas voir ." Le caporal passe avec lenteur et renverse des soldats l'un après l'autre à l'aide du harpon; ils tombent sur son passage mécanique sans faire aucune difficulté. Nerveux, le soldat regarde son épaule nue. De dos, ça se voit. Il est donc évident que le caporal va le choisir. Il passe, s'arrête, il le frappe même assez violemment. La lame aiguisée sur les plaques de caoutchouc pénètre très avant dans les chairs. Le soldat, entraîné en arrière, ne peut s'empêcher de couiner et de gémir, et s'attire les moqueries du caporal, acerbe, et des camarades déjà renversés, allongés sur le dos. Pour ceux qui remarquent parmi les autres, seulement des murmures. La chute fait du bruit et du désordre, et le soldat ne peut que gesticuler en gémissant, éperdu; il se maîtrise à grand-peine; le caporal le relève sans cesser de le railler et lui tend un mouchoir, puis il l'envoie à l'infirmerie, sanglant et honteux, et pendant qu'il s'éloigne il lui lance d'un ton caustique chargé des pires suppositions: "Et magne-toi, on a une grosse journée!"

Le chevalier de Malte

Je suis dans cette situation ridicule, où je cherche à impressionner, à effrayer, à faire réagir une chose inerte, stupide, obscure et incompréhensible qui me fait face, en essayant  par en-dessous, par au-dessus, par le flanc, des passes adroites à l'épée pour la menacer. Rien ne l'impressionne et ne l'oblige à se confier à personne; car peut-être ce n'est pas une personne.
  J'ai à la main une bouteille d'élixir, ou d'un alcool extrêmement fort et de goût médiocre, je cherche à faire sortir de sa tanière, d'une incompréhensible retenue (ou d'une impossiblilité) un genre de sainte-nitouche instinctif; ou bien cette chose semble se prêter à la beuverie, mais il est impossible de voir s'il boit vraiment ce qu'on ne cesse de lui tendre et verser, ou s'il verse tout dans sa manche sourde par prudence maligne ou par maladresse. En tout cas ce flot de parole ne le rend pas plus affable, il demeure muet et stupide et me fait face en souriant sans seulement sembler me voir moi et tout ce qui pourtant l'entoure, d'un oeil vide, placide et à côté de la plaque. Je me fais violence, les coups ne l'atteignent pas; je triche aux cartes, il rend les mises avec une honnêteté et une exactitude révoltantes.
Il me faut pourtant bien savoir son secret.

dimanche 11 mars 2012

Maudit car sait parler: la justice des Hommes pourrait  me condamner, elle aurait tort de ne pas le faire, seulement elle est injuste; la justice des dieux me pardonnerait tout de suite, et elle est juste, seulement je n'ai pas droit, ou en tout cas pas accès à son recours.