mardi 21 juin 2011

Hitface si vous avez le temps

"Mon enfance?... D'où je viens?... (Et d'une mine gênée imprimée sur la toile de tente militaire et grossière qui te sert de visage: comment lui dire sans heurter sa sensibilité?)... J'avais une marraine autrefois; une sorcière. Penchée sur mon berceau. Mais elle n'avait aucune bonne intention me concernant. Une nuit, je l'ai vue, toute proche, dans l'angle de la pièce obscure, drapée dans sa pose de momie; je l'ai vue se diviser; sous mes yeux! Comme une grosse cellule, comme une maladie trop petite pour être vue! Je les ai vues se disputer pour savoir laquelle resterait une marraine et laquelle prendrait ma place dans la délicieuse insouciance de mes jeunes années... Evidemment; elle ne pouvait qu'être d'accord avec elle-même, tu comprends, et j'allais y passer... déjà ma marraine, devenue minuscule, devenue un autre moi-même, rampait vers moi et escaladait mes barreaux en gémissant, rouge de fièvre... Je me suis battu avec toute la hargne désespérée du malade, du condamné... oui, du mourant. Toute la nuit, je me suis battu, ou c'est ce qu'il m'a semblé car ça m'a été horriblement pénible. Je me suis entendu pousser un gémissement de triomphe que je ne me suis plus jamais entendu pousser depuis. Parce que j'ai grandi, j'ai survécu, oui. J'étais seul au matin et on m'a donné mes médicaments, et la douleur est provisoirement partie comme tous les jours, mais non je ne saurais dire lequel des deux mois a tué et dévoré l'autre cette nuit-là. Avec le recul, ce n'est pas très important."

SILLY

Morshu loves Europe! United Europe forever!

lundi 16 mai 2011

D'un à un autre

Sommes-nous seuls dans l'univers? Non: vous avez 8 milliards de voisins.
Regards serpents, regards vers, regards tout ce qui marche sans pattes, ponts sans piles qui, si loin qu'ils portent, ne brisent pas, parce qu'ils ne portent pas.
Veux-tu un vrai bon pont, qui te conduise où tu veux, il te faut non ce qu'on nomme ordinairement un pont, soit planche de bois, soit arches robustes, mais piles si resserrées que c'est en fait un rempart, un aqueduc plein et que rien ne peut prendre d'assaut ou détruire. Car il te faut un vrai mur; pas seulement un rempart (qui est pour ainsi dire fait pour être assailli et détruit): un mur qui, de fondations enfouies infiniment dans les profondeurs du sol, s'élève surtout dans l'infini du ciel, et de l'espace; avec autant que possible à mi-chemin, un couloir aveugle, c'est-à-dire parfait, et lisse, sans nuance ni pente ni marches, sans aucune brèche ni même le plus infime pore, rien qui puisse détourner de la lumière vers où tend ensuite avec désespoir tout l'édifice, car on craint que cette lumière soit très faible, on le suppose même (pourquoi, sinon, prendre tant de précautions?) mais sans l'admettre, ce qui serait inhumain ou, du moins, barbare, indigne de soi.
   Les plans sont là; tout est là, tout attend tes ordres: tout a été fait sur ton ordre timide et surtout ignorant. J'en suis l'architecte autant que je suis ouvrier, soldat, ambassadeur et toi-même, petit prince écrasé dans ta citadelle dont ne sachant rien, tu veux t'évader.
  Sur cette  voie, meilleure que les voies romaines, enfin, passe le cortège interminable et somptueux de l'ambassade. De même que la construction d'un tel édifice a pu durer mille ans, pendant lesquels on s'est abstenus de toute autre tentative d'approche (d'autres lueurs, dans d'autres directions opposées), où on a craint à chaque instant de voir disparaître, lassée ou indignée, la faible lumière qui a tout guidé depuis l'origine, de même il y a bien mille ambassadeurs, et ce sans compter leurs familles, leurs préposés, leurs serviteurs, leurs millions d'esclaves; sans compter encore l'escorte, une armée de milliers et de milliers d'hommes dévoués, et l'interminable file des chariots du ravitaillement, qui place là une touche nécessaire de pagaille, et le bétail qui suit en rangs serrés.
   Il y a un ambassadeur, pratiquement un cortège déterminé pour chacune des situations auxquelles on a pu s'attendre, chaque disposition qu'on a pu imaginer quant à comment on serait reçus. Car, il est vrai que de ce côté-là règne l'ignorance la plus complète. On s'apprête à présenter ses hommages les plus distingués à un être d'une autre dimension; c'est pourquoi ces hommages ne peuvent, n'ont aucune chance d'être compris, du moins comme le comprendrait celui qui les présente s'il arrivait (mais ce serait improbable) qu'on les lui présente tels quels, sans avoir besoin de les traduire. L'ambassade entière se serait plus tôt trompée de chemin, aurait plus tôt fait demi-tour sans s'en apercevoir dans le couloir étroit et parfaitement rectiligne, que ne serait arrivée de l'étranger, et sous cette forme, et si bien comprise, la plus haute idée qu'on se fait du mot "hommage", ou même une idée quelconque.
   Aussi chaque pas s'alourdit d'une angoisse: comment sera-t-on reçus? Sera-t-on seulement reçus ou, si nous sommes reçus, le comprendrons-nous? Ou resterons-nous stupides, timides, prudents, au risque d'offenser l'étranger dans sa langue de silence? Il est vrai que, par temps clair, il semble à certains -c'est une rumeur qui circule; moi je ne vois rien- que des travaux semblables aux nôtres ont été commencés dans notre direction, comme pour former avec nous une jonction... On prétend cela en prenant prétexte que les travaux avancent étonnamment vite, que la minuscule tache noire et rouge au milieu de l'horizon, qui constitue notre but, grossit rapidement; que déjà on distingue des flammes, des braseros de postes de garde, des drapeaux, des signaux. Je n'aime pas ces raisonnements: soit nous nous approchons plus vite que prévu, ce qui est excellent, ce qui insinue lentement l'espoir que nous ne mourrons pas en chemin, soit c'est à force de regarder avidement par là, sur ce point, qui lentement le fait paraître moins minuscule de jour en jour, alors que s'il grandit (ce qui est presque sûr), cet essor est imperceptible. J'ignore pourquoi, mais je préfère encore penser cela, qui est triste, plutôt que d'envisager qu'ils aient entrepris, en face, un mur pour nous rejoindre, que ce soit pour nous imiter, dans un élan de bonne volonté internationale, ou qu'ils aient commencé avant nous; qu'ils soient en somme, possiblement, des êtres comme nous, bipèdes, travaillant de leurs mains, curieux de nous comme nous le sommes d'eux, avides de nous rejoindre et capables à ces fins de déployer les mêmes efforts, trésors d'ingénierie et d'architecture, délégations dorées, triomphes de rhétorique: je préfère encore imaginer qu'ils sont difformes, incolores, sans membres, que même, s'ils avancent c'est pour nous envahir, que même ils en seront capables et raseront pierre par pierre notre magnifique civilisation. Je suis même prêt à envisager la leur comme plus magnifique, assez pour ne pas vouloir s'encombrer du moindre d'entre nous même comme esclave. Ce qui serait insulte à leur perfection étrange d'étrangers. Et pourtant ceci est vain, et je crois bien savoir en moi comme, par force ou par faiblesse, je ne peux ou ne dois les supposer que pareils à moi, à nous. Que leur différence ne fait pas obstacle et qu'au fond ils comprendront nos hommages, ne serait-ce qu'avec indulgence.
   A mesure que les travaux avancent, l'inquiétude grandit. Sans doute, s'ils ne nous sont pas supérieurs, ne sont-ce que des barbares qui nous massacreront ou qui fuiront à notre vue. Ou alors, ce ne sera rien et j'ai tort de désigner par "ils" ce qui n'est peut-être qu'un reflet du crépuscule sur une roche. Et nous aurons fait tout ce chemin pour rien. Tout autour, de semblables lumières clignotent : d'autres cités, d'autres Mois obscurs qui nous appellent ou, plus probablement, nous ignorent? La plus lointaine de ces innombrables étoiles dans la nuit n'est-elle pas plus proche de nos agitations idiotes que l'ingrat caillou vers lequel nous rampons et nous avilissons? Je me dis; nous nous disons, et par à-coups, nous en sommes persuadés et le désespoir nous frappe en plein visage, et le mur se déconstruit, et le point à l'horizon recule, et nous mourons. Mais je sais bien que ce n'est qu'une nouvelle illusion d'optique, ou lassitude, ou mauvaise qualité du repas du soir; fatigue, en bref : faiblesse. Nous nous disons alors, en cercle, qu'il faut absolument suivre à la lettre, quelle que soit sa destination, la trajectoire du tunnel; sans quoi les architectes, qui n'ont jamais mis les pieds dans cette région, se retourneront dans leurs tombes; et nous rions. Et nos existences auront été vaines. Et nous savons que, même s'il était impossible que nous arrivions (on ne l'affirme pas, pour ne pas mourir), du moins nous aurons fait tout ce qu'il fallait; nous serons allés incomparablement plus en avant que tous ces milliers qui nous observent d'en bas avec une admiration ironique, qui font cent fois par jour l'aller-retour qu'en mille générations nous n'arrivons pas à accomplir, qui vont là-bas, vendre leurs fruits et leur pétrole, et effleurent à peine de l'oeil l'Autre au loin, inconsciemment terrifiés. Nous, quand nous arriverons, toutes les portes les plus profondes te seront ouvertes en grandes pompes, et du plus au fond de ta citadelle, Prince, tu sauras tout.

mercredi 4 mai 2011

Cherche dans ta mémoire, qui anticipe autant qu'elle est issue des cendres du passé, jusqu'où tu pourras aller sans ambition: nulle part. Et avec de l'ambition, pour ne pas te décevoir tu inventeras, tu te donneras l'illusion que tu es arrivé quelque part, que tes efforts n'ont pas été vains, alors que peut-être tu n'es même pas parti.

mardi 12 avril 2011

Autres généralités sur la route

1. je n'ai encore fait qu'une dizaine de pas laborieux sur la route. Ou plutôt, cinq ont été laborieux et m'ont donné l'impression, à chacun d'eux, que l'effort mis à les accomplir (qui m'a semblé incroyable) me permettait, au pas suivant, de sauter avec légèreté un ou deux mètres plus loin. Ce sont ces idioties, ces frivolités qui me font, au fond, le plus et le mieux avancer; qui me font m'envoler loin au-dessus des ronces et des crevasses, des vilennies de la route; qui me donnent l'illusion, du moins, de les avoir franchies, car il est vrai que fatalement, intact de leurs épines et des arêtes tranchantes des roches, je ne les ai vues que de haut, et couvertes par la brume: autant dire que je ne les ai pas vues, que je ne peux pas jurer qu'elles existent ou qu'elles sont du moins si terribles. J'ai imaginé que sur la terre ferme il y avait de tels obstacles pour justifier le fait que je sautille au lieu de marcher comme tout le monde, ou de prendre le bus; mais par ce moyen je vais plus vite qu'à pied, déjà; plus vite qu'en bus ou en métro, ou en avion. Mais on ne justifie jamais suffisamment ce genre de comportements.

2. Lui, marche encore allégrement, sourd encore aux craquements, aux menaces qui grincent dans la fragile mâture de ses jambes; sourd aux menaces infinies du dehors; il n'entend encore rien que le chant des oiseaux, même si la saison est finie; que, même s'il n'est pas loin (car il s'est reposé en route), il est déjà ailleurs. Quoi qu'il en soit, il sourit allégrement, plein de confiance en un avenir très triste et très inquiétant qui est sa raison d'être même.
   Il s'arrête sur le chemin, surpris, pour contempler un vieillard assis sur le côté, immobile, la bouche hagarde, les yeux ternes. Et tandis qu'il s'attarde, qu'il regarde au fond de ces yeux aveugles, il lui semble que la nappe de brouillard qui y est tapie n'est pas tant dans ces yeux que dans les siens à lui, collée à sa propre rétine; il se frotte les yeux, troublé. Mais quand il les rouvre, ceux du vieillard sont restés aveugles et continuent à le fixer avec insistance: rien, contre toute attente, ne semble avoir bougé. "Il y a une différence essentielle entre ceux qui marchent et ceux qui voient, dit l'homme d'une voix lente. Que vois-tu en avant, qui fait que tu t'y rends? Moi, je ne vois qu'une terre brûlée, un paysage lunaire, qui ne m'engage pas. Je pourrais, pourtant, et peut-être je devrais marcher. Mais rien ne m'y poussera. Je reste assis ici où il reste un peu d'herbe pour me faire un lit mortuaire." Confus, l'autre passe son chemin avec ironie et continue sa route vers les pommiers et les stations thermales; mais plus il avance et plus sa vue baisse, et plus l'horizon se couvre d'une nappe de brume rouge noirâtre.

dimanche 27 mars 2011

Evidences sur la montée

Quitter l’idée devenue fausse qu’on part au bon moment. On aura toujours l’impression de partir d’une façon importune, de ne pas avoir besoin ni la moindre envie de partir, de quitter le peu que l’on connaît et que l’on a. C’est alors non pas avoir plus sûrement raison ; c’est être devenu vieux. Être devenu d’autant plus vieux qu’on l’est devenu bien avant l’âge qu’on s’imaginait. Autrement, avant cela,dans la jeunesse, on aura désormais toujours l’impression de partir au bon moment. D’avoir fait le bon choix ou à la rigueur d’avoir été bien servi par le hasard. Et c’est alors que, sous aucune contrainte, pour aucun prétexte qui soit assumé, reconnu comme quelque chose d’inévitable, on avance le plus vite ; sans avoir donc à faire le moindre cas de l’énergie dépensée ; de son énormité effrayante par rapport au rien du tout effrayant de l’avancée (bien qu’on avance certainement plus vite, par rapport aux gens vieux, ou cela n’est possiblement, qu’une illusion d’optique) ; une énormité qu’alors on ne peut pas voir, depuis tout en bas sur la route elle-même, au bas, à la racine de la côte. Plus tard, bien plus tard (et pourtant un petit nombre d’années après), quand on est devenu vieux, c’est-à-dire soit fatigué de ne voir jamais rien au bout de l’horizon, soit qu’on se soit pour ainsi dire cassé les dents sur une colline, sur une élévation rocheuse de la route, rocheuse, sur laquelle on s’écorche, on se brise les os devenus frêles et presque transparents, alors, à ce moment, à ce moment l’on voit de haut la route, non pas au loin ce que la brume cache encore et continuera de cacher, comme une consolation bien après qu’on soit disparus, autant dire pour toujours, alors dis-je, l’on voit derrière soi le minuscule bout de chemin parcouru ; il paraît démesuré par le fait de la distance, de la hauteur (parce que, devant, la pente continue de monter vers l’infini) mais en vérité l’on voit très bien de ses yeux qui faiblissent, qui jaunissent, l’on voit très bien encore la ville qu’on a quittée depuis longtemps, ses toits en pente, ses murs en bois familiers et nostalgiques ; dont même les lumières n’arrivent pas à démentir l’impression qu’elle est abandonnée. Devant ces vestiges, avançant vers soi avec peine, avec lenteur, chantant d’allégresse pour se donner du courage et pour jouir en chemin (l’écho se répercute de partout dans le désert), ceux que, bien qu’ils ne soient pas jeunes, on appelle les jeunes avec l’amertume de ce qu’ils sont devant parce qu’ils sont plus jeunes que soi ; ils peinent visiblement ; ils peinent et ils chantent, ils jouissent ; ils jouissent véritablement de l’effort. L’effort que soi, vampirisé par celui-ci, on ne peut plus goûter du tout. On se dit avec mesquinerie, qu’ils sont loin, qu’ils n’arriveront jamais là où l’on est, momifié d’attente, à ce train-là, qu’ils n’arriveront jamais à ce niveau, qu’on trouve alors orgueil à avoir atteint (même si on peut se dire qu’objectivement ce n’est rien ; ce qui est inutile) ; que du moins s’ils arrivent un jour, ce qui reste hautement improbable, ce ne sera que dans le même état dépenaillé, lamentable, rendu aussi amer, aussi peu charitable que soi.